Nos horizons bloqués

Quelle étrange époque. Drôle de printemps.pavot

Lorsque le confinement a été annoncé, prévisible au vu de ce qui arrivait chez nos voisins italiens et en Chine, mes impressions ont été mêlées : résignation, sidération : sommes-nous dans un pays sous-développé, où on n’a pas les moyens de faire face à une pandémie ? Compassion pour les soignants mal ou pas équipés pour faire face. Tristesse d’être séparée de mes deux grands fils, confinés chacun chez soi à plusieurs centaines de kilomètres de notre maison. Un peu de satisfaction aussi (il faut l’avouer, et il faut bien se consoler un peu) à l’idée de partager plein de moments avec mon mari chéri, devenu télétravailleur, et notre plus jeune fils, élève en classe de terminale. Mon chéri voyage beaucoup pour son boulot et il faut reconnaître que les levers un peu plus tardifs et l’obligation de rester à la maison ont eu des effets reposants sur notre rythme de vie. Bof, c’est déjà ça…

Et puis, j’ai eu peur. Peur pour ma belle-mère que nous aimons tous tendrement et qui à plus de 80 ans est en pleine forme. Peur pour moi aussi. J’ai eu l’an dernier des soucis de santé sérieux qui ont mis à mal mon immunité ; j’ai appris qu’elle était insuffisante pour faire face efficacement à ce fichu virus si je venais à le contracter. D’après les informations en ma possession, j’en ai pour deux ans avant de ne plus être « à risque ». Il va falloir que je vive avec ça.

Enfin, mon roman… Là, bien sûr, grosse déception : nous prévoyions une sortie début mai. Je devais aller à Imagina’livres près de Toulouse pour un premier salon, ensuite Les Imaginales, bien sûr, et d’autres rencontres devaient suivre. Tout a été stoppé net, et tant mieux, pour éviter un lancement sans dédicaces et sans lecteurs… Du coup, mon éditeur et moi prenons le temps de peaufiner les corrections, le site d’Armada est remis à neuf (et il y a de chouettes promos en ce moment, profitez-en ! ). Quand mon roman sortira-t-il ? Je ne sais pas.

En surimpression de tout ça sont arrivées les informations, discours, communiqués, conférences de presse, recommandations, interdictions, autorisations, injonctions, contradictions, publications, le tout relayé par les réseaux. J’ai eu un moment de stupéfaction avant le confinement, en lisant les articles expliquant comment les hôpitaux risquaient de ne pas pouvoir faire face à cette pandémie, débordés par les cas graves. En France. En 2020. Que c’était la raison principale pour laquelle nous allions mettre le pays à l’arrêt pendant des semaines, au risque de ruiner moults professions qui vivent du contact avec un public.

J’ai fait une panne d’écriture. Moi qui pensais que j’allais écrire encore plus, car coincée chez moi, sans cours de sport à l’extérieur, sans trajet lycée, etc, j’ai commencé à angoisser pour tout le monde, les miens, et puis mes voisins et ami.e.s, les gens que j’aime et qui vivent dans des régions très touchées, mes proches qui bossent en milieu hospitalier, les commerçants chez lesquels je vais me servir d’habitude, les parents de mes amis, qui sont menacés par le virus à cause de leur grand âge et plein de mes relations dans le monde de l’écriture, ou des anciens collègues de boulot. J’ai réalisé que nous étions nombreux à avoir des pathologies avec lesquelles nous vivons mais qui nous classent dans la catégorie « à risque », y compris des gens plus jeunes que moi … et j’ai eu peur pour la situation financière de tas de copains et copines.

J’ai réfléchi à mes conditions de confinement, bien privilégiées comparées à celles d’autres personnes. J’ai eu besoin de faire quelque chose pour me rendre utile. À quoi servait-il d’écrire des histoires quand on manquait d’équipements de protection pour les personnels soignants et tou.te.s celles et ceux qui devaient continuer de travailler ? À quoi JE servais ? Coincée chez moi car « à risque »…

/…Ma période « masques » (si le sujet ne vous intéresse pas, vous pouvez aller directement à l’alinéa « fin de ma période masques » plus bas 🙂 )

Je me suis mise à faire des masques, un truc un peu dérisoire, mais qui a eu la vertu de m’occuper l’esprit et de me donner l’impression que je n’étais pas un poids mort. Alors… Avant cet événement, mon niveau en couture se résumait à : attacher un bouton, faire un ourlet à la main, coudre un rabat à la machine, et pas forcément droit. Il me fallait la notice de la Pfaff héritée de ma mère pour changer le fil. Débutante niveau pas grand-chose. (je suis meilleure au crochet ou au tricot, c’est sûr)

Merci à internet et ceux qui le font fonctionner, aux copines couturières et aux tutoriels en ligne (je vous recommande ceux de l’Atelier des Gourdes, limpide pour les débutants). J’ai appris à me débrouiller, j’ai loupé un ou deux masques, et ensuite j’ai fini par prendre le coup et assez d’assurance pour en fabriquer et les donner.

Au moins, ce foutu confinement m’aura appris à coudre. Accessoirement j’ai fabriqué environ cent vingt-cinq masques, dont 90% ont été offerts à des personnes qui en avaient besoin. Le reste était pour moi et mes proches. C’est très peu (très très peu) par rapport à ce qui est en train de se passer depuis plus d’un mois : des couturières (et quelques couturiers, soyons justes) qui produisent des centaines de masques pour les offrir, centaines qui deviennent des milliers. Y laissent leurs forces en travaillant pendant des journées énormes, portés par un mouvement aussi généreux que mal reconnu (ou pas reconnu du tout) en haut lieu. À qui maintenant on commence à demander « Combien de lavages avant de le jeter ? » (Perso, aucune idée ! On fait avec le tissu qu’on a, on recycle des draps pour avoir une trame serrée, on se débrouille avec des dons…les magasins de tissu viennent à peine de rouvrir) ou bien « Vous avez un motif licorne ? ». Le masque comme accessoire de mode… Sérieux ? Sans même parler des professionnelles de la couture qui se font insulter lorsqu’elles demandent un paiement pour leur travail : on marche sur la tête avec cette histoire. Voir cet article édifiant : https://www.marieclaire.fr/bas-les-masques-ces-couturieres-professionnelles-qui-ne-veulent-plus-fabriquer-des-masques-benevolement,1347039.asp

(et oublions vite les fâcheux qui escroquent les petites mains bénévoles en réclamant des masques gratuits pour les revendre 15 eur aussi sec, en ligne)

Des réglementations vont sortir, des certifications, et les industriels vont enfin produire les millions de masques « grand public » dont on va nous imposer le port dans certaines circonstances. J’imagine qu’eux aussi ont dû adapter leur outil de production, former leur personnel et répondre à des normes, pas quelque chose de facile et rapide à faire en période de confinement. Il y aura des étiquettes, des conseils d’entretien raisonnables… gare aux amateurs de ceinture/bretelles, hygiénistes de haut vol, qui conseillent des trucs aussi débiles que « rincer la machine à laver à la javel avant chaque lavage de masques »  alors que le virus ne résiste pas à 60°degré Celsius, à un lavage classique de 30 mn avec de la lessive (ou à un passage au four à 70°). Tout comme le lavage à 90°C, bien peu économe, et qui va ruiner les élastiques en quelques cycles… Voici les recommandations de bon sens de l’AFNOR si ça vous intéresse : Utilisation des masques barrière

Et quelle filière de recyclage pour tout ce tissu qui finira à la poubelle au bout de 20 lavages ?

Bon, côté écologie, on va prendre cher, encore une fois.

Cependant, mon avis très personnel est que cela fait longtemps qu’on aurait dû porter des masques, à l’image des habitants des pays asiatiques, et que si on peut continuer de le faire pour éviter de se passer la gastro-entérite ou la grippe en hiver, on aura fait un pas en avant. J’ai trouvé d’ailleurs cet article intéressant sur le port du masque en Asie : https://www.franceculture.fr/societe/masques-hygiene-intimite-singularites-historiques-de-lasie

/…Fin de ma période « masques »

Ceci pour dire que j’ai décidé tout récemment d’arrêter de coudre des masques (si on les trouve en grande surface, cela est désormais inutile et je ne veux pas contribuer à faire de la concurrence aux couturières pro en faisant du masque gratuit). J’ai retrouvé l’envie d’écrire, de corriger, et d’aider les autres à corriger leurs textes.

Accessoirement, mes compétences un peu améliorées en couture me donnent envie de faire un peu de cosplay !

Comme tout le monde, j’ai fait comme j’ai pu pour ne pas avoir l’impression d’être prisonnière dans ma propre maison : cours de sport en ligne (je n’ai jamais autant bougé que ces dernières semaines), revisionnage de Xfiles avec Lémuri junior, qui adore, cuisine. Et je crains que pour ma part, je ne sois obligée de prendre mon mal en patience pour encore de nombreux mois. Le confinement et la distanciation physique risquent de durer… Ce sera l’occasion de préparer du jeu de rôle, et de faire peut-être un peu de dessin, depuis le temps que ça me trotte dans la tête !

Je ne sais pas si vous avez beaucoup profité de tous les contenus offerts sur internet pendant le confinement, mais en ce qui me concerne je n’ai pas plus lu, ni regardé de vidéo (à part de cours de sport) qu’avant. La période n’a pas été productive, en tout cas en matière d’écriture. Je pense assez basiquement que selon la pyramide de Maslow nous nous sommes sentis en danger et que la créativité artistique, d’une façon générale, a eu du mal à cohabiter avec le sentiment d’insécurité (sanitaire, financière, opacité de l’avenir) que nous avons subi.

Voilà, depuis quelques jours, les projets et le moral reviennent, ça fait du bien. Surtout la perspective du déconfinement, même limité dans un premier temps, m’aide à faire la part des choses, et le fait que j’ai la chance d’habiter une région relativement épargnée par la maladie. Il y a aussi quelques espoirs dans la recherche médicale qui me remontent le moral. Je suis très admirative des efforts des scientifiques pour réduire cette saleté au néant dont elle n’aurait jamais dû sortir. Si vous voulez les aider, offrez du temps de calcul de votre ordinateur via Folding at home, Vous pourrez contribuer à des recherches sur le virus ou d’autres maladies. Une autre façon de se rendre utile.

J’ai retrouvé le moral. Même si on ne sait pas quand on pourra enfin se retrouver en famille pour fêter enfin nos trente ans de mariage, même si on ne sait pas si on pourra partir en vacances (je ne vois pas l’intérêt de payer une location à moins de 100 km de chez moi), et encore moins si on pourra faire les Aventuriales… et même si je ne sais pas quand mon roman sortira !

Même si je tremble pour tous les acteurs et actrices du monde de la culture, cette chose impalpable (« non indispensable », vraiment ?) qui précisément nous a aidés à supporter nos horizons bloqués. Concerts, spectacles, musées, expositions, médiathèques, librairies, et bien sûr salons littéraires à l’arrêt (et j’en oublie peut-être), quelle tristesse qu’une France sans événements ou lieux culturels !

Saloperie de virus !

Portez-vous bien, tous et toutes !

 

2 commentaires sur “Nos horizons bloqués

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