Ma première première phrase

Je suis engagée dans un challenge de lecture où le jeu est de lire un maximum de livres de SFFF, si possible en cochant des thèmes ou des « défis ». L’un d’entre eux est « un livre avec une super première phrase ».
J’avoue, j’ai honte, mais… je ne me souviens presque jamais des premières phrases des romans qui m’ont marquée. Je suis une boulimique de la lecture et je lis trop vite pour mémoriser les phrases des autres. Peut-être ai-je une mémoire détestable, c’est possible aussi. Je lis, je ferme le bouquin, j’en commence un autre. Je ne les étudie pas. Je privilégie la lecture plaisir.
Mais je me souviens de ma première vraie première phrase. La première fois où je me suis sentie écrivain, sans le faire exprès, parce que j’avais sorti une chouette première phrase dans une rédac bien tournée. (« rédac » traduisez « rédaction », je crois qu’on dit « sujet d’invention » de nos jours, autrement dit un devoir de français où on doit écrire un texte personnel sur un sujet. Bref, ce qu’on désigne par appel à textes dans le monde pro, hein !)
Je devais avoir 12 ans et être en cinquième. Le devoir maison de français avait pour sujet quelque chose comme « Le retour d’Ulysse en Ithaque ». Et là, au lieu de me défouler en décrivant comment il allait botter le fondement des prétendants et serrer Pénélope dans ses bras, je suis partie d’une image dans ma tête, d’un homme échoué sur une plage, épuisé, presque mort.
« La mer gronde. » Ensuite, j’ai dû décrire quelques rochers, puis je crois que je parlais de lui, de la façon dont il ouvrait les yeux, rassemblait ses forces, se relevait dans un sursaut d’instinct de survie. Comment il regardait autour de lui et reconnaissait son cher pays. Comment il retrouvait l’énergie de prendre le chemin de son palais, et ça s’arrêtait là. Il faut préciser que j’aimais l’Odyssée, que j’ai lue jeune. Peut-être même que c’était ma lecture du moment quand le sujet de français est tombé. J’adorais la mythologie grecque et Ulysse était mon héros préféré, bien moins monolithique que ce frimeur d’Hercule.
La prof a trouvé ma rédac tellement bien qu’elle l’a lue devant tout le monde. Ça n’arrivait pas souvent et j’étais à la fois super fière et très effrayée d’être ainsi mise en avant. Silence dans la classe à la lecture de la prof. Quand elle eut terminé avec un petit mot pour me complimenter, j’ai eu droit à des regards heureux de la part de mes copines, mais également dubitatifs voire hostiles des autres. Un gars, en sortant de la classe, m’a regardée avec mépris : « C’est pas toi qui l’a écrite, c’est pas possible ». J’ai eu beau protester, le garçon est parti persuadé que j’avais triché, que j’avais demandé à un adulte de faire mon devoir à ma place. Je suis sûre que d’autres pensaient la même chose. Mais pas la prof.
Ma mère avait juste relu, trouvé que c’était bien et avait dû me faire remarquer une ou deux fautes résiduelles (elle était imbattable en orthographe et grammaire, et aussi en calcul mental d’ailleurs). Mais le texte, le fond, son émotion, c’était de moi. Sur un sujet pareil, qui me plaisait tant, jamais je n’aurais laissé quelqu’un écrire la moindre phrase dans ma rédac.
Ce jour-là, j’ai compris plusieurs choses : que les mots étaient mes amis, qu’ils avaient un pouvoir, et que ma première phrase, toute bête, si courte, plantait l’ambiance. Et que c’était génial de regarder des gens écouter une histoire qu’on avait écrite soi-même. Et que ce garçon était jaloux.
« La mer gronde. »
Plus de 40 ans après, je fais un coucou à mon moi de douze ans et lui dis : Elle déchire, cette phrase toute bête. Elle était parfaite au début de ta rédac.
Et tu sais quoi ? Quand tu seras plus vieille, tu écriras des nouvelles et même des romans, alors ne te décourage pas et ignore cet imbécile qui ne te croit pas capable d’écrire une belle rédac.

Aimez vos premières phrases. Même si finalement elles « sautent » au moment des corrections, ces premières phrases sont l’élan qui entraine le texte après elles. Très souvent, elles me permettent de retrouver l’essence de mon propos, si je le perds en route. premierephrase

2 commentaires sur “Ma première première phrase

    1. Je crois que nous sommes nombreux à avoir ressenti nos premiers frémissements d’écrivain à cet âge (une sorte de puberté littéraire, en somme ! ^^). Merci de ton passage, Nathalie !

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s