La malédiction de la trigonométrie

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(photo extraite de maths de André Deledicq, éditions de la Cité)

Mon fils a ramené trois cartons coup sur coup en maths, des vrais, de ceux qu’il ne pourra remonter qu’au prix de plusieurs séances de knout auto-affligées, de dizaines d’heures de travail fiévreux, l’oubli de l’existence de Yoshi’s Crafted World et moyennant l’obtention de plusieurs 35/20 d’affilée. Plus cartons que ça, y’ pas, ils sont assez ravageurs pour que je m’inquiète de l’accès à la terminale S, passage obligé vers la fac de SVT, son objectif. Ce sont des cartons tellement cartonesques qu’il a préféré attendre que je les découvre toute seule sur le site du lycée. J’ai procédé à un remontage de bretelles syndical mais sans excès. Parce que je sais ce que c’est.

Du haut des trente-sept années qui le sépare de mon moi à dix-sept printemps, la trigonométrie nous contemple, ricanante et maléfique. La salope.

Elle a tout calculé, comme toujours. JE LA HAIS.

Déjà, elle s’est débrouillée pour acheter à vil prix un syndrome grippal bien dégoulinant pour me le clouer une semaine à la maison PILE quand le professeur abordait la notion. Déjà, la trigo avec un prof, c’est abyssal, alors sans les explications et les dessins au tableau, c’est mort. Oui, la grippe s’est fait acheter par la trigonométrie pour s’abattre sur mon fils à ce moment crucial du programme de maths en première S. Ne me dites pas que c’est une coïncidence ou une question de pas de bol. Ça ne PEUT pas être un simple hasard !

Ensuite, elle s’en est prise au professeur, à qui elle a soufflé en songe qu’il serait ingénieux de donner non pas un, mais TROIS contrôles de suite sur CE chapitre. Pas sur les suites, les dérivées, les fonctions, les vecteurs, noooooon madame, c’était bien trop simple, la TRIGO, cette bête immonde !  Ah ! Cher professeur de maths, dont j’admire l’abnégation à enseigner votre mat(h)ière à nos enfants, sachez que vous avez lâché sur eux la pire engeance de notre temps. Votre alliance secrète avec la trigonométrie vous a sûrement fait considérer ce chapitre comme tranquille, vous êtes un initié, un adepte, mais sachez qu’elle a ses têtes dans lesquelles elle refuse obstinément de rentrer. Je sais de quoi je parle, je fus l’une d’elle.

Je me revois en première C (oui, avant la réforme qui a changé A, B, C etc. en L, ES et S. ) dans le même établissement que mon fils, où j’étais une élève raisonnablement intelligente et travailleuse. Je fus une de ces élèves envoyées en C par le hasard de notes convenables, avec des facilités dans les matières littéraires (la bonne blague) et capable de résultats très corrects dans le domaine scientifique « moyennant un travail soutenu ». Meilleure en physique-chimie qu’en mathématique, il va sans dire. J’arrivais à maintenir ma barque avec un douze de moyenne, pas de quoi gagner le Concours Général mais pas de quoi non plus avoir honte.

Et arriva la trigo. Comment dire ? La trigonométrie, je l’ai déjà expliqué à mon entourage, m’a fait toucher les limites de mon cerveau. J’ai compris avec ce chapitre-là que la science n’était, ne serait, jamais pour moi. C’était impossible qu’à l’avenir je me retrouve de nouveau en face des cosinus, des sinus et des tangentes à me demander, ahurie, quel était le lien entre les angles et ces choses. J’ai pourtant bossé comme une folle cette partie du programme, il n’y avait pas de raison qu’elle ne rende pas les armes comme les autres devant mon acharnement de tâcheronne. J’ai appris par cœur, me suis fait des fiches, ai aligné les exercices, refait, révisé, ai pris un premier carton, retravaillé, puis une deuxième note dégueulasse. Rien à faire. Ma prof me regardait avec pitié, mes parents avec désolation, mes frères ne comprenaient pas (deux scientifiques). Moi j’étais au bord des larmes, pas plus gênée que ça pour mon avenir, mais vexée. Mon orgueil de bonne élève en a pris un coup avec la trigonométrie et j’ai ce jour-là décidé que je n’irai pas en terminale C. Ce n’est pas le conseil de classe qui l’a même évoqué, c’est moi qui ai dit « non, ça suffit les conneries ».

J’en avais assez. J’étais en première et le programme de français me faisait les yeux doux, je rêvais de lire encore plus de classiques, de passer plus de temps sur mes cours, de savourer la dernière année de ma matière chérie, mais non, je passais facilement une heure de devoirs par jour à faire des maths, quand ce n’était pas deux, plus tout le travail que j’abattais le week-end, et tout ça pour quoi ? Des notes de merde. Je n’étais pas faite pour ça, ce n’était pas de la mauvaise volonté de ma part, et personne n’en a jamais douté, ni mes parents, ni mes professeurs. Je n’avais pas les neurones organisés pour comprendre cette chose. La trigonométrie fut ma Némésis.

— Dis, neurone 546 768 334, tu sais où aller, après cos (A+B) ?

— Attends, je regarde sur Google maps, j’y comprends rien à ce truc… Attends, il dit CosACosB – SinASinB

— …

— Ça veut dire quoi ?

— Ch’ai pas.

Dessine-moi un sinus.

Je me revois folle de rage de retour du lycée avec ma copie de maths à la main, plantée devant ma mère.

— Je veux aller en A l’année prochaine.

Bien entendu, il n’en était pas question. Pas assez de débouchés, me dit-on. Ce fut D, où le programme de mathématiques était nettement plus abordable et où mes notes reprirent des couleurs. Mais la rupture avec les sciences était consommée. Mes critères de choix d’études furent d’éviter les maths, un choix par élimination, autant dire pas vraiment un choix. Bref, la trigonométrie, non contente de plomber mon année scolaire, fit dévisser mon moral.

Et maintenant cette garce s’en prend à mon fils.

Trigo, j’aurai ta peau.

Je ne te laisserai pas décider à la place de mon gars s’il peut étudier les sciences, lui qui s’y intéresse depuis l’école primaire. Il ira en fac de SVT s’il en a envie et tu en boufferas ton sinus de dépit, pauvre saleté.

J’aurais dû te parler ainsi plus tôt, il n’y a que le mépris que tu comprennes.

 

 

2 commentaires sur “La malédiction de la trigonométrie

  1. La trigo, c’est comme le roquefort : c’est un goût qui s’acquiert.

    J’ai quand même envie de dire que l’on peut survivre à la trigonométrie sans avoir à vendre son âme, mais qu’il vaut mieux en effet l’apprivoiser avant d’arriver en Terminale S et de découvrir les nombres complexes.

    Aimé par 1 personne

  2. Ha ha ! J’aime bien la comparaison fromagère ! Les nombres complexes, ça ne me dit rien. Je pense qu’en plus les programmes ont beaucoup évolué depuis mon époque. Enfin ! Je pense que fiston finira par s’en sortir, quitte à retourner interroger son professeur. 🙂

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